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Alliance GloBâle – Interview avec Matthias Suhr, CEO EuroAirport


La situation est dramatique. Le trafic de passagers à l’EuroAirport a chuté de plus de trois tiers. Quels sont vos plus grands défis en ce moment ?


Le trafic de passagers génère environ 80% des recettes de l’EuroAirport. Il nous manque une part importante de ce chiffre d’affaires et par conséquent d’importants revenus. Notre plus grand défi était et reste donc de sécuriser la liquidité. Nous y parvenons grâce à un contrôle strict des dépenses, notamment par des réductions drastiques des investissements et la réduction des coûts de personnel par le biais d’un gel des embauches. L’introduction du chômage partiel nous a également permis de sécuriser la liquidité.



Les liquidités pour l’année en cours sont-elles assurées ?


Oui. Afin de sécuriser les liquidités nous continuerons le strict contrôle des dépenses dans cette année et nous resterons très prudents quant aux investissements.



Combien de vos employés sont en chômage partiel ? Devez-vous aussi envisager l’option d’une réduction importante des effectifs ?


A peu prêt trois quarts de nos collaborateurs sont en chômage partiel. Bien sûr, ceci n'affecte qu’une partie du travail pour la plupart d’entre eux. Une grande partie du travail dans un aéroport doit être faite même quand il n’y a que peu de passagers. Jusqu‘à présent, heureusement, nous n’avons pas dû envisager une réduction importante des effectifs. Le gel des embauches est actuellement la seule mesure pour réduire le nombre d’employés.



Comment décririez-vous l'ambiance actuelle parmi les employés ?


Je qualifierais l’ambiance de modérée, car la pandémie dure depuis un an déjà et elle sape nos forces. Bien sûr, il y a des signes d’espoir pour une amélioration à partir de l’été. Cela s’explique en particulier par les campagnes de vaccination en cours et la réduction des restrictions imposées par les Etats.



Osons un coup d’œil dans la boule de cristal : qu’est que nous pourrons attendre pour les vacances d'été ?


La boule de cristal est assez embrouillée en ce moment. En raison de l'incertitude des prévisions, nous travaillons avec trois scénarios qui tablent sur trois à cinq millions de passagers pour 2021. Les informations actuelles des compagnies aériennes nous incitent à un certain optimisme, car elles attendent un trafic nettement plus important à partir de l'été qu'aujourd'hui. La reprise de l'activité des compagnies aériennes dépend en grande partie de l'évolution des campagnes nationales de vaccination et des restrictions de voyage qui en découlent.



En 2020, vous avez eu 2,6 millions de passagers. Quand pourriez-vous répéter le chiffre record de 9,1 millions de passagers que vous avez atteint en 2019 ?


Aujourd'hui, nous supposons que nous ne pourrons pas atteindre ce record avant plusieurs années.



Ne devez-vous pas supposer qu’il y aura généralement moins de vols après la pandémie ?


Dans le cas des voyages de vacances, je ne le crois pas vraiment. Je pense que les gens vont toujours souhaiter connaître d'autres pays et d'autres cultures. Pour les voyages d'affaires, en revanche, c'est différent. Les hommes d'affaires ont apprécié le fait de devoir voyager moins et de pouvoir partiellement remplacer les réunions physiques par les vidéoconférences. J’attends toujours une demande continue dans le segment VFR (Visiting Friends and Relatives, rendre visite aux amis et familles).



Vous pensez donc que les considérations écologiques n’entraîneront qu’une réduction limitée des voyages privés. Quels sont les projets de l'aéroport en matière de protection de l'environnement et du bruit ?


Les questions environnementales restent une grande priorité pour nous, ainsi que pour de très nombreux passagers. Pour réduire le bruit des avions, par exemple, nous avons lancé la procédure « d'approche équilibrée » avec les autorités responsables et nous avons réalisé une étude pour leur compte. Sur la base des résultats de cette étude nous avons demandé à l’autorité de l‘aviation civile française DGAC (Direction Générale de l'Aviation Civile) une interdiction de tous les décollages prévus entre 23 heures et minuit ainsi qu’un renforcement des exigences sonores actuellement applicables aux avions entre 22 heures et 6 heures. Une consultation publique de trois mois est actuellement en cours en France, en Suisse et en Allemagne. La deuxième mesure importante est la courbe de bruit limite. Nous travaillons ici avec les différentes parties concernées pour définir un niveau de bruit maximal qui offrira une certitude de planification à long terme pour l'aéroport ainsi que pour les résidents et les communautés. Avec ce "plafond" sur le bruit des avions, nous pouvons promettre de manière fiable une limite au bruit des avions pour notre communauté locale. Nous prévoyons d‘introduire cet instrument en 2022.



Et quels sont vos projets pour réduire les émissions CO2 ?


L’année dernière nous avons reçu la récertification «Airport Carbon Accreditation» (ACA) du deuxième niveau. ACA est un système indépendant de certification introduit par l’association européenne des aéroports ACI pour registrer et réduire les émissions de gaz à effet de serre. Cette certification évalue et atteste les mesures prises par les aéroports pour réduire ces émissions. Le programme consiste en quatre niveaux. Le niveau 2 que nous avons atteint signifie que nous disposons d’un projet de gestion avec des buts spécifiques pour la réduction d’émissions et que nous vérifions l’accomplissement des objectifs. En plus, nous avons décidé l’année passée d’atteindre la neutralité en matière de CO2 pour l’aéroport d’ici 2030.



Cela semble ambitionné. Comment voulez-vous atteindre cet objectif ?


Il est important de comprendre qu’il s’agit de la neutralité climatique de l’aéroport lui-même en tant qu’entreprise. Ce point de vue n’inclut pas les arrivées et décollages des vols, ni les déplacements des voyageurs et collaborateurs qui arrivent et départent de l’aéroport. En mai dernier nous avons conclu un contrat sur l’achat d’électricité verte qui réduit nos émissions de CO2 d’environ 25 %. En plus, nous remplacerons notre installation de chauffage à gaz par une installation de biogaz d’ici 2025. Ces deux mesures suffiront de réduire les émissions CO2 de l’aéroport lui-même de 90%.



L‘EuroAirport, comme d’autres aéroports, offre des stations de dépistage sur le site. Qu’est-ce que vous pensez d’une attestation de dépistage obligatoire pour les voyageurs ?


Je pense que c’est une mesure utile et importante qui devrait finalement remplacer les mesures de quarantaine qui diffèrent d’un pays à l’autre et qui sont en constante évolution. Mais, personnellement, je ne comprends pas pourquoi il faut se faire tester avant un vol mais pas avant un voyage en train. Jusqu’à maintenant je ne connais pas de justification médicale pour ce traitement inégal.



À mesure que les campagnes de vaccination progressent, la question de la vaccination obligatoire pour les voyageurs aériens se pose de plus en plus. Quelle est votre opinion à ce sujet ?


De mon point de vue, la vaccination obligatoire devrait être une option de dernier recours. Je pense qu’il est important de comprendre que ce n'est pas la Suisse seule qui peut décider de cette question. Ce sont les pays individuels qui en décideront et les compagnies aériennes devront réagir. Je pense notamment à l'Australie et sa compagnie aérienne Qantas.



Comment faites-vous personnellement face à cette situation très difficile ?


Il s'agit en effet de la plus grande crise depuis la création de l'aéroport. Ce qui est important pour moi, c'est de comprendre qu'il y a beaucoup de choses dans la pandémie que l’aéroport ne peut pas influencer. De mon point de vue, il est important de rester calme et de ne pas paniquer. Sur le plan opérationnel, je me concentre principalement sur la sécurisation des liquidités et sur la santé et l'état émotionnel de nos employés.



Qu'est-ce qui vous rend confiant dans votre capacité à maîtriser ces défis ?


Je suis fondamentalement une personne confiante et optimiste. Je suis sûr que nous maîtriserons la pandémie. C'est une question de temps. Dans une certaine mesure, cependant, nous devrons probablement nous habituer au fait que les pandémies nous accompagneront à l'avenir.



Quand vous, en tant que Lucernois, avez assumé la position de CEO de l’aéroport il y a cinq ans, vous ne connaissiez pas la région de Bâle aussi bien qu'aujourd'hui. Qu'appréciez-vous dans la région de Bâle ?


J'apprécie certainement le bon sens de l'humour, l'agréable réserve et l'éloquence des habitants de cette région. Ce qui m'impressionne également, c'est la "touche" internationale du triangle frontalier et donc le lien fort avec l'Allemagne et la France. Compte tenu des 30,000 navetteurs transfrontaliers par jour, ce n'est pas une surprise.



Et qu'est-ce qui vous surprend ?


Je suis toujours surpris que, malgré cette ouverture culturelle et cette couleur internationale, il y ait toujours des différences à petite échelle. Les jactances entre les deux cantons bâlois, par exemple, sont frappantes compte tenu de leur taille et de leurs liens étroits, et lorsqu'il s'agit de questions politiques, elles donnent des résultats très surprenants.